Musiques au temps des catastrophes #1 : Fiévreuses polyphonies

Fil d'ariane

fiévreuses polyphoniesUn parcours musical en quelques épidémies.

 « Everybody's got the fever / That is somethin' you all know / Fever isn't such a new thing / Fever started long time ago »
Eddie Cooley & Otis Blackwell (aka John Davenport), « Fever »

Une célèbre chanson le dit bien : l’histoire de la fièvre a commencé il y a bien longtemps déjà. Et s’il s’agit là d’un tout autre type de fièvre, il est cependant bien vrai qu’en d’autres temps les hommes, apeurés par la maladie qui les accablait et semblait vouloir les enlever les uns après les autres, ont cherché à l’exorciser en musique.

Une prière contre la fièvre, un motet contre l’épidémie

Dans un disque consacré à la figure de l’abbé Abbon de Fleury, personnage fameux en son temps car aussi érudit que controversé (il mourra assassiné), l’ensemble Dialogos revisite les débuts de la polyphonie autour de l’an mil. On y trouve entre autres pépites une prière tirée d’un manuscrit orléanais du XIe siècle aux résonances étonnamment païennes, « De febribus quartanis », destinée à protéger l’implorant des « fièvres quartes ».
L’interprétation proposée s’appuie sur un témoignage d’époque concernant les pratiques musicales à l’abbaye bénédictine de Fleury-sur-Loire (celle-là même dirigée par Abbon), qui précise que les chants sont entonnés « par quatre frères en aube et chape en haut des degrés ; deux d’entre eux, comme des élèves, s’en tiennent au chant ordinaire, les deux autres, comme des maîtres, se tiennent par derrière et font l’accompagnement, on les appelle organistes ». Une pratique qui, en faisant un usage discret mais assuré de l’improvisation, permet de cultiver de délicates dissonances.

Quatre siècles plus tard, vers 1421 ou 1422, Guillaume Dufay, l’un des plus grands musiciens de son temps, familier des cours princières, séjourne dans la cité de Ferrare menacée par la peste. Il compose à cette occasion le motet « O sancte Sebastiane » priant le Saint et martyr de le protéger, lui et ses amis, « de cette funeste maladie / qu’on appelle épidémie ».
On mesurera à l’écoute de ce motet tout ce qui sépare la musique de Guillaume Dufay de la pièce précédente, dans laquelle les voix des quatre chanteuses évoluaient en homorythmie (c’est-à-dire au même rythme). Ici, après le canon initial à deux voix, l’entrelacs savant des différentes parties se déploie avec une complexité et une ampleur qui témoigne des splendeurs du gothique flamboyant tout en préfigurant l’art de la Renaissance (Dufay composera d’ailleurs un fameux et vertigineux motet de dédicace à la coupole de l’église Santa Maria del Fiore à Florence, faite par Brunelleschi, symbole de l’architecture de la Renaissance). En ce sens, Guillaume Dufay est le précurseur cette école franco-flamande (celle d’Ockeghem et de Josquin Desprez) qui portera l’art de la polyphonie à son apogée.

 

Amour courtois et malheurs des temps

Un siècle plus tôt, à l’automne 1349, un autre Guillaume, Guillaume de Machaut, se remet tout juste de la peste dont il a été gravement malade et à laquelle il a survécu. Il entreprend la composition du long poème « Le Jugement du Roi de Navarre », dédié à Charles II de Navarre, dit Le Mauvais. Cette œuvre narrative en vers met en scène le poète auquel une dame reproche d'avoir, dans une œuvre précédente, estimé qu’un chevalier est plus malheureux en amour que ne saurait l’être une dame ; le roi de Navarre est consulté, et condamne le poète.
Mais le plus frappant dans ce débat contradictoire sur l’amour courtois est le long prologue qui le précède et s’ouvre par les états d’âme du poète. Celui-ci en effet est en proie à la mélancolie face aux malheurs des temps. Dans une série de visions à glacer le sang, il évoque les désordres à la fois cosmiques (éclipse, comète, pluies de sang), météorologiques (pluie, froid, tempête), sanitaires (la peste noire) et sociaux (inégalités, guerres) de son temps. La catastrophe est générale : les vices règnent chez les hommes (« justice et verité / sont mortes par iniquité ») qui ne tiennent pas compte des signes célestes annonçant les malheurs à venir, entraînant désastres et calamités et provoquant l’intervention d’une Nature vengeresse (« Et quant Nature vit ce fait / que son œuvre ainsi se desfait / et que les hommes se tuoient / et les yeaux empoisonnoient... »). Alors s’abattent les fléaux, assimilés à un châtiment divin : « Quant Dieu vit de sa mansion / dou monde la corruption / fist la Mors issir de sa cage ». Et les hommes de mourir.

« N'au monde n'avoit si hardi / qui n'eust cuer acouardi / car il sembloit que decliner / vosist li monde et finer / (…) car l'air qui estoit nes et purs / fu ors et vils noirs et obscurs / lais puans troubles et pus / si qu'il devint tous corrompus / (...) peu osoient a l'air aller / ne de pres ensamble parler / car leur corrompus alainnes / corompoient les autres sainnes » (aucun être au monde, même le plus hardi / n'échappa à l'effroi / car il semblait que le monde / voulût s'achever et disparaître / (…) car l'air qui était net et pur / devint jaune, sale, noir et obscur / laid et puant, trouble et infect / apportant la corruption / (…) on n'osait pas aller dehors / ni parler ensemble / car les haleines corrompues / corrompaient les autres, encore saines)

Ce passage, qui aujourd’hui résonne de manière si étrangement familière à nos oreilles, constitue l’une des rares relations écrites sur l’épidémie de peste qui dévaste alors l’Europe.
Je vous propose d’écouter deux extraits de ce poème (avec prononciation de l’ancien français « restituée ») entrecoupés de deux pièces musicales de Guillaume de Machaut : le motet « O livoris feritas / Fons totius superbie » dans lequel les trois voix (chacune portant un texte différent stigmatisant les péchés d’orgueil et d’envie) s’entremêlent avec une virtuosité et une expressivité renforcée par le jeu rythmique « en hoquet ». Il est suivi du virelai « Puisque ma dolour » dont la délicate mélodie est ici jouée aux instruments.

Les ballate du Décaméron

L’autre témoignage, fort célèbre celui-là, de cette Peste Noire qui s’abat sur l’Europe en ce milieu de XIVe siècle, et dont on estime qu’elle décime entre le quart et le tiers de la population, est le fameux prologue du « Décaméron ». Le chef-d’œuvre de Boccace s’ouvre en effet par un tableau apocalyptique, celui de l’épidémie ravageant Florence en 1348. Partant d'une peinture concrète et terrifiante du mal (qui peut évoquer certains passages du poème de Guillaume de Machaut), il passe ensuite à ses conséquences morales et politiques : là où pour Machaut, c’est la perversité des hommes (jalousie, trahisons, inégalités) qui déclenche les foudres de la Nature, chez Boccace ce sont bien les ravages de la peste qui provoquent l’effondrement des liens sociaux, familiaux et politiques.
C’est dans ce contexte que, fuyant la pestilence et la barbarie, dix jeunes gens se réfugient à la campagne et, pour se distraire, se racontent chaque jour des histoires tour-à-tour drôles, cruelles, édifiantes, amoureuses, facétieuses, scabreuses, tragiques, mettant en scène le peuple des communes et des campagnes italiennes – notables et bourgeois, médecins, artisans, jardiniers, étudiants, paysans, voleurs, curés, nonnes, mendiants (faut-il le dire ? Le Décaméron est l’un des plus beaux livres que nous ayons jamais lu). Ils se promènent, dansent et chantent, réinventant un monde fait de beauté, de raffinement et de civilité, à rebours tant des mouvements de pénitence sévère que des excès et des orgies que le désespoir déchaîne dans une ville qui se transforme en immense sépulcre.

Internet réservant son lot de bonnes surprises, tout un chacun peut désormais aller dénicher l’enregistrement, épuisé depuis bien longtemps, du premier disque d’Esther Lamandier et consacré aux ballate (chansons) au temps du Décaméron. Une interprétation un peu datée certes, mais particulièrement inspirée et « habitée », d’un genre musical subtil et raffiné.

Rappelons que le Décaméron a fait l’objet de deux adaptions cinématographiques : celle particulièrement truculente de Pasolini et plus récemment, la belle version (plus fidèle mais plus académique) des frères Taviani.
Enfin, signalons une belle initiative : des voix françaises (mais aussi suisses, autrichiennes, espagnoles, italiennes, ou islandaises) lisent chaque jour une nouvelle du Décaméron*, publiée sur le site lundimatin. A l’heure du petit-déjeuner, une petite histoire tout droit sortie du XIVe siècle pour vos oreilles… A retrouver ici !

* dans la traduction, hélas fort infidèle, de Sabatier de Castres (1779). On lui préférera celle de Giovanni Clerico (2006) disponible en poche chez Folio.

 

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