Musiques au temps des catastrophes #2 Le grondement de la nature

Fil d'ariane

grondement accueil"Quel bruit, quelle tempête horrible / Du tonnerre vengeur j'entends la voix terrible"
(Dardanus, acte IV)

 Musique cata 2

 

Le spectacle des cataclysmes

"Il est doux, quand sur la grande mer les vents soulèvent les flots, d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui" (Lucrèce, De rerum Natura)
"On ne peut s'empêcher de dire ici un mot de la tempête de cet Opéra, tant vantée par tous les Connoisseurs, et qui fait un effet si prodigieux. Marais imagina de faire exécuter la basse de sa tempête non seulement sur les Bassons et les Basses de Violon à l'ordinaire, mais encore sur des Tambours peu tendus, qui roulant continuellement, forment un bruit sourd et lugubre lequel joint à des tons aigus et perçants pris sur le haut de la chanterelle des Violons et sur les Hautbois font sentir ensemble toute la fureur et tout l'horreur d'une mer agitée et d'un vent furieux qui gronde et qui siffle, enfin d'une tempête réelle et effective." (Evrard Titon du Tillet, Le Parnasse Français)

Lorsque le 18 février 1706 le public du Théâtre du Palais-Royal assiste à la première représentation de Alcyone, tragédie lyrique de Marin Marais, il prend, comme on dit, une claque. Renforcé pour la première fois par les contrebasses qui augmentent sa tessiture dans le grave, l’orchestre fait entendre une tempête musicale qui restera dans les annales (Titon du Tillet en témoigne vingt ans plus tard). Le succès critique de cet épisode en entraîne d’autres : rapidement, rivalisant avec les scènes infernales (celles des monstres et des maléfices), le cataclysme devient un cliché de la tragédie lyrique, à peu près au même titre que l’attaque des Indiens dans le western. C’est que ce rebondissement dramatique est aussi l’occasion d’une scène particulièrement spectaculaire, tant sur le plan sonore (mobilisant l’ensemble de l’orchestre dans un registre fortissimo, faisant appel à un large ambitus, du grondement des graves aux suraigus, et usant de dissonances expressives) que sur celui des effets spéciaux : à grand renforts de machines, voilà que les navires se fracassent contre les rochers, que les palais s’effondrent ou que le sol s’ouvre en laissant apparaître des flammes. Il s’agit d’en mettre plein les yeux et les oreilles à un public avide d’émotions.

Jean-Philippe Rameau, dans ses Indes Galantes de 1735, innove en ajoutant à une longue liste de catastrophes météorologiques ou sismiques la première éruption volcanique. Son librettiste, Fuzelier, se justifie ainsi :

"Ces montagnes enflammées sont communes dans les Indes. Le Mexique est fameux par celle de Popocatépec, qui égale le Vésuve de Naples et le Gibel de Sicile. Quant au Pérou, il est fort sujet aux tremblements de terre. Bien des voyageurs attestent qu’ils ont rencontré de ces fournaises souterraines composées de bitume et de souffre qui s’allument facilement, et produisent des incendies terribles lorsque l’on fait rouler un seul morceau de rocher dans leurs gouffres redoutables. Les naturalistes les plus habiles appuient le témoignage des voyageurs par des raisonnements physiques et par des expériences plus convaincantes encore que les arguments."

En ce XVIIIe siècle, tandis que le tremblement de terre de Lisbonne de 1755 alimente le débat entre philosophes, les sciences de la météorologie et de la vulcanologie prennent leur essor : Sir William Hamilton publie ses Observations sur les volcans des deux Siciles, Nicolas Desmaret parcourt les anciens volcans d’Auvergne, et le peintre Pierre-Jacques Volaire se fait une spécialité de nombreuses scènes d’éruption du Vésuve.
La musique n’est pas en reste, et témoigne de cette fascination pour les phénomènes naturels spectaculaires. Accrochez vos oreilles... 

Entre témoignage et sensationnalisme, la relation du faits divers tragique

D’autres échos musicaux nous parviennent de ces typhons, de ces orages et de ces séismes. Il ne s’agit plus toutefois d’épater les sens en imitant les effets de la nature, mais de témoigner d’un évènement qui frappe la communauté.
Nombre de ballades et de complaintes transmettent ainsi ce que la mémoire populaire a conservé de tel ou tel fait divers tragique : dates et lieux, noms des protagonistes, paroles et gestes sont rapportés, souvent avec force détails dont on ne trouve pas toujours trace dans les archives officielles. Ce sont des chansons d’actualité, écrites au plus proche du drame, jouant le rôle de la gazette ou du journal à sensation. Ces complaintes, souvent basées sur un air connu pour pouvoir être transmises plus facilement, étaient chantées dans la rue et vendues sous formes de feuillets généralement illustrés d’une gravure.
Un exemple avec cette complainte relatant le naufrage de l’Hilda, le 18 novembre 1905. Parti la veille au soir de Southampton et pris dans une tempête de neige en arrivant sur les côtes bretonnes, le navire s’éventre sur les rochers au large de Saint-Malo. Sur près de 140 personnes à bord, on comptera seulement 6 survivants, recueillis le lendemain matin après une nuit entière passée accrochés dans les haubans, battus par les vagues et le vent glacé. Cet évènement causa un grand choc dans la population : en dehors de quelques familles britanniques résidant à Dinard (station balnéaire en vogue à l’époque), les passagers étaient essentiellement des jeunes paysans de la région (Roscoff, Cléder, Plouëscat) allant vendre comme chaque automne leur récolte d’oignons en Angleterre. Pendant plusieurs semaines, la mer ramènera corps et débris sur la côte.
(on notera le ton volontiers mélodramatique de ces vers de mirliton : les médias modernes n’ont, sur ce plan, pas inventé grand-chose)

Les catastrophes naturelles sont-elles naturelles ?

"Des catastrophes, seul l'homme peut y être confronté, dès le moment qu'il les expérimente. La nature, elle, ne connaît pas de catastrophes." (Max Frisch)

Loin de se contenter de rapporter simplement ces phénomènes d’origine naturelle qui viennent bouleverser le cours quotidien des choses, les hommes les insèrent dans des histoires - c’est le sens même du terme "catastrophe" qui signifie étymologiquement renversement, mais aussi fin, dénouement (d’une histoire). S’il y a catastrophe, c’est qu’il y a des hommes pour l’interpréter et lui donner sens.

En avril 1927, après des mois de neige et de pluie ayant gonflé ses affluents, les digues chargées de canaliser le cours du Mississippi rompent les unes après les autres. Une mer "immonde et tourbillonnante, charriant sur ses flots jaunes animaux, arbres, clôtures, débris, ponts, maisons, granges et poulaillersi" (selon les mots de l’envoyé spécial du National Geographic Magazine) s’étend et recouvre tout le delta : 73 000m2 de terre sont submergés, près de trois fois la superficie de l’Auvergne ! Cette crue, responsable de plus de deux cent morts et d’un demi-million de personnes déplacées, reste la plus dévastatrice de l’histoire des États-Unis. "Le plus grand déluge depuis Noé" titrait à l’époque un quotidien de Memphis.
Depuis la fin du XIXe siècle, d’importants travaux d’assèchement et de terrassement avaient permis de gagner sur les zones inondables, déboisées et consacrées en grande partie à la monoculture du coton, sur lesquelles s’étaient installés des paysans blancs pauvres et une très importante communauté afro-américaine aux conditions de vie souvent misérables. Hélas, génie civil et agronomie se sont totalement fourvoyés dans la compréhension du comportement du bassin hydrographique du Mississippi. L’organisation des secours, mobilisant les moyens technologiques les plus modernes (radio, aviation, etc), s’avère très inégale, s’exerçant au détriment de la population noire. Alors que la dysenterie, la malaria et la fièvre typhoïde s’abattent sur les camps de réfugiés, les réactions à la catastrophe témoignent de la persistance, dans l’Amérique de 1927, des conflits sociaux, interraciaux et interrégionaux qui avaient mené à la Guerre de Sécession. La grande inondation, dans laquelle la nature semblait jouer le premier rôle, se révélait ainsi être une histoire d’hommes.
C’est cette histoire que racontera Faulkner dans son poignant livre Si je t’oublie Jérusalem. Il fera du fleuve, ce Vieux Père (Old man river), un véritable personnage et une figure du destin, de cette malédiction qui hante les rapports sociaux dans le Sud.
Deux grandes figures du blues ont chanté la terrible crue de 1927 : je vous propose d’écouter le célèbre Backwater blues de Bessie Smith, accompagnée par le pianiste James P. Johnson, un morceau devenu un standard ("Well it rained five days and the skies turn dark as night"). Il est suivi du High water everywhere de Charley Patton, enregistré quelques mois après l’évènement et qui, dans le style archaïque et envoûtant du delta blues, décrit les ravages de la crue avec des accents lugubres ("backwater at Blytheville / it was fifty families and children who come sink and drown").

L’historienne Susan Scott Parish, dans un passionnant ouvrage consacré à la crue et à la réception de l’évènement dans l’opinion et la culture américaine (récemment paru aux éditions du CNRS) rappelle : "les catastrophes ne sont pas des brèches involontaires dans des relations autrement stables entre l’homme et son environnement, mais des crises engendrés par et dans des pratiques quotidiennes. Elles indiquent non pas ce qui est anormal ou accidentel, mais comment ce qui est devenu la norme se défait invariablement". Et de rappeler que, dans une société où la technologie prétend maîtriser les éléments naturels, la conscience et, plus encore, les conséquences du risque sont généralement très inégalement réparties.

Et après ? On repart comme avant...

Après la catastrophe, c’est entendu, il y a tout à reconstruire : c’est l’heure des efforts et des appels à la solidarité. Mais cette dernière n’est hélas pas toujours désintéressée… Une truculente chanson de Julos Beaucarne raconte (en wallon) les tribulations d’une drôle d’association chargée de récolter des fonds pour venir en aide aux sinistrés.

"Din tout l' pays, qui no z'a dit l' minisse / Din tout l' pays vo faut fait des discours / Pou bi d'aller y faut qu' ça raportisse / Vo frey n' collec dji crois qu' dira four / Pou comminchi, no fallou des gants crème / Solès vernis, frac à pan bi tiré / Pou no mèner n' voiture américaine / C'est ni pour nous, c'est pou les sinistrés"
(Dans tout le pays, nous a dit le ministre / Dans tout le pays, il faut faire des discours / Pour bien faire, il faut que ça rapporte / Vous ferez une collecte, je crois que ça va marcher / Pour commencer, il nous fallait des gants couleur crème / Des souliers vernis et une queue de pie / Pour nous conduire, une voiture américaine / C'est pas pour nous, c'est pour les sinistrés)

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