Musiques d'ici et d'ailleurs

Fil d'ariane

gamelanbrittenaccueilLe gamelan de Debussy à Britten.

« Rappelle-toi la musique javanaise qui contenait toutes les nuances, même celles qu'on ne peut plus nommer, où la tonique et la dominante n'étaient plus que de vains fantômes à l'usage des petits enfants pas sages. » Lettre de Debussy à Pierre Louÿs (22 janvier 1895)

« Leur conservatoire c’est : le rythme éternel de la mer, le vent dans les feuilles, et mille petits bruits qu’ils écoutèrent avec soin, sans jamais regarder d’arbitraires traités » Claude Debussy, Monsieur Croche (1913)

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En 1889, alors qu'il visite l'Exposition Universelle de Paris, le jeune Claude Debussy connaît un véritable choc esthétique en découvrant la musique indonésienne et ses somptueux ballets. Les mélodies évanescentes, comme flottantes et surgissant de nulle part, le jeu sur les résonances, l’usage d’une gamme pentatonique, mais aussi les images poétiques tirées de la nature - eau, fleurs et vent : on retrouvera par la suite tous ces éléments, à des degrés certes variables, dans les chefs-d’œuvre que sont Le prélude à l’après-midi d’un faune (1894) et La mer (1905). On ne peut que saluer l’intuition et le goût très sûr du compositeur, qui sut saisir l’essence de cette musique -si nouvelle et étrangère, si déroutante aux oreilles occidentales- et s’en approprier certains traits marquants sans jamais en rester à un superficiel exotisme d’imitation, même dans telle pièce des Estampes pour piano (1903), où les références sont sans doute plus directement explicites.

Du reste, les sonorités envoûtantes du gamelan, cet orchestre de percussions métalliques que l’on trouve à Bali et Java, ont également marqué d’autres compositeurs : Ravel (la pièce Laideronnette impératrice des pagodes dans la suite Ma mère l'Oye), Gounod (le final du Concerto pour deux pianos) ou encore Messiaen, pour ne citer qu’eux, tombent sous le charme.

 

En 1931, le compositeur canadien Colin McPhee, ancien élève de Varèse, épouse Jane Belo, alors étudiante en doctorat auprès de la célèbre anthropologue Margaret Mead. L’accompagnant à Bali pour un voyage de recherche, il découvre sur place un univers sonore et musical fascinant et se met aussitôt à étudier en profondeur la musique traditionnelle, se passionnant pour les formes et techniques instrumentales développées par les Balinais. Il en deviendra l’un des spécialistes occidentaux et, à partir de 1958, enseigne l’ethnomusicologie à l’Université de Los Angeles. C’est en compagnie de son ami Benjamin Britten qu’il enregistre en 1941, au piano et à quatre mains, trois pièces traditionnelles balinaises : une belle occasion pour nous de comparer la version originale et sa transcription.  

Si l’on retrouve dans l’œuvre de Britten les échos des gamelans balinais (le ballet de Prince of the Pagodas, 1957), il ne faudrait pour autant pas oublier la musique de Colin McPhee, qui intègre dès 1936 avec Tabuh-Tabuhan (toccata pour orchestre et deux pianos) de nombreux éléments traditionnels dans ses propres compositions. Et si l’orchestre symphonique apporte de toutes autres couleurs que les sonorités cristallines des gongs balinais, on reconnaît aisément, malgré l’usage d’une gamme tempérée et l’harmonisation de mélodies étrangères au langage musical occidental, les textures traditionnelles et leur dense imbrication de courts motifs mélodico-rythmiques – une technique qui ouvre la voie aux musiques minimalistes et/ou répétitives de Steve Reich, Philip Glass ou John Adams. 

Ainsi, et quoiqu'elles soient encore fort méconnues du grand public européen, les musiques traditionnelles de Java et de Bali auront nourrit l'avant-garde de la musique classique occidentale du XXème siècle, de Debussy à John Cage.

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